Qui se souvient de Mary Jackson, de Maria Telkes, de François Cavé ou de Marc Seguin ? Quelles inventions et prouesses d’ingénierie se cachent derrière les noms de Fulgence Bienvenüe ou d’Henri Édouard Tresca ? Comme Nikola Tesla, réhabilité par l’auteur Robert Lomas, ils ont tous marqué l’Histoire de l’ingénierie. Pourtant peu sont ceux qui pourraient raconter leurs exploits. Voici quelques faits et anecdotes pour y remédier.

Imaginez-vous devant France 3 à 18h. C’est le face-à-face. Samuel Étienne va énoncer les indices du thème « Ingénieur ». « Top : Il a inventé une grue capable de soulever une charge de plus de 20 tonnes en 1841. Il a construit des navires, un sous-marin, une soufflerie de hauts fourneaux. Et a mis au point six locomotives à vapeur pour le chemin de fer Paris-Saint Germain en 1837. Son nom est… » Peu des acolytes de Questions pour un champion buzzeraient aujourd’hui pour répondre : François Cavé. Au 19e siècle, au cœur de la première révolution industrielle, cet ingénieur originaire du Mesnil-Conteville, dans l’Oise, a pourtant contribué a créé l’industrie mécanique française. Dans ses ateliers du quartier parisien de la Goutte d’Or, il a même employé jusqu’à 600 ouvriers en 1840.

François Cavé n’est pas le seul ingénieur oublié de l’Histoire. Avant la publication en 1999* du livre de Robert Lomas, l’homme qui inventa le 20e siècle : Nikola Tesla, le génie oublié de l’électricité, l’ingénieur serbo-américain était un anonyme pour la majorité des gens. « Chacun croit que Thomas Edison a inventé l’éclairage électrique, Guglielmo Marconi la radio et George Westinghouse la première centrale hydraulique, écrit l’éditeur en 4e de couverture de l’ouvrage. Eh bien, c’est faux ! Toutes ces inventions sont le fruit de l’imagination et du travail visionnaire de Nikola Tesla, génie excentrique et tourmenté, malchanceux et arnaqué. » Il aura donc fallu la curiosité et la passion d’un écrivain et physicien, Robert Lomas, et le concours d’un riche génie, Elon Musk, pour voir briller à nouveau le nom de Tesla.

Derrière les noms, un héritage

D’autres noms d’esprits ingénieux raisonnent encore aux oreilles des scientifiques ou des touristes, sans bien connaître toutefois la nature de leur contribution à l’Histoire de l’ingénierie. Comme celui de Fulgence Bienvenüe. Les parisiens et voyageurs de la gare Montparnasse penseront bien à la station de métro. D’autres sauront qu’il a chapeauté la réalisation des travaux des premières lignes du réseau métropolitain. Et l’œuvre est déjà belle.

Mais Monsieur Bienvenüe a fait plus encore. Originaire de Bretagne, ce diplômé de Polytechnique et de l’École Nationale des Ponts et Chaussées a d’abord fait construire la ligne Paris-Strasbourg, puis fait percer l’avenue de la République, aménagé le parc des Buttes-Chaumont, et conçu le tramway funiculaire de Belleville. Et on lui doit également l’aménagement du canal Saint-Denis ou l’élargissement du canal de l’Ourcq.

À son image, l’héritage laissé par Marc Seguin et Henri Édouard Tresca est plus évocateur que leurs noms. Certains savants et passionnés diront : « Mais oui ! La locomotive Seguin ! Le critère de Tresca ! ». Et beaucoup resteront cois. Revenons donc près de deux siècles en arrière. Direction la région lyonnaise d’abord. Là-bas, en 1825, Marc Seguin a conçu et construit le premier grand pont suspendu d’Europe, à Tournon-sur-Rhône, avant de révolutionner la locomotive à vapeur grâce à l’invention de la chaudière tubulaire. La première locomotive Seguin a même fait ses premiers « pas » sur la ligne Saint-Étienne-Lyon quelques jours avant celle de George Stephenson (la Rocket), le 1er octobre 1829. Des prouesses notables, d’ailleurs saluées par la IIIe République. Marc Seguin fait ainsi partie des 72 noms de savants inscrits sur la Tour Eiffel !

Pour Henri Édouard Tresca, né en 1814 à Dunkerque, l’histoire est aussi grande et la mémoire aussi courte. Ainsi cet ingénieur – dont le nom figure aussi sur la « Grande dame » –  n’est autre que l’auteur de l’un des deux plus importants critères de résistance des matériaux utilisés aujourd’hui. Et il est aussi l’un des pères du mètre étalon. Ainsi la construction du prototype international du mètre et des étalons nationaux a été faite sur la base d’un alliage spécial particulièrement dur et avec une section en croix, mis au point par Tresca.

Grandes IngénieurES : la fin de l’anonymat

Mais dans cette recherche des grands ingénieurs oubliés, les femmes sont sans doute celles dont l’héritage et le talent ont été et restent les moins reconnus.

Là encore, les recherches et les œuvres de nos contemporains contribuent néanmoins à nous éclairer. Dans son film, justement nommé « Les figures de l’ombre », Theodore Melfi met ainsi en lumière l’immense contribution de Mary Jackson à la conquête spatiale. Au premier vol orbital habité américain de John Glenn en 1962 notamment.

Première femme et première noire ingénieure de la Nasa, elle était une mathématicienne de génie et l’une des premières informaticiennes. Elle s’est surtout démarquée par les résultats de ses recherches en soufflerie supersonique et son analyse des effets aérodynamiques de vols dépassant la vitesse du son.

Toujours dans le domaine spatial, l’apport de Mary Sherman Morgan fut sans doute plus reconnu de son vivant, mais demeure néanmoins peu connu du public, même scientifique. Engagée dans les années 1950 par la North American Aviation, elle a longtemps été la seule femme parmi 900 ingénieurs de la Rocketdine Division.  En son sein, elle a notamment mis au point un nouveau propulseur, baptisé Hydyne, lequel a été utilisé pour projeter la fusée américaine Jupiter C.

Et, à l’heure de la transition énergétique et du déploiement des énergies renouvelables, comment ne pas parler de Mária Telkes. Née en 1900, en Hongrie, cette ingénieure et biophysicienne est l’un des précurseurs des technologies de conversion et de stockage de l’énergie solaire. Elle a ainsi mis au point en 1948, avec l’architecte Eleanor Raymond, la première maison chauffée à l’énergie solaire. Le système de Telkes consiste à installer de grandes fenêtres en verre pour capter les rayons du soleil et chauffer l’air derrière la vitre. Un air qui, une fois chauffé, est déplacé par des ventilateurs dans des compartiments de stockage remplis de sulfate de sodium situés dans divers murs de la maison. Un système de radiateur ingénieux et vert !

Ces noms et ces histoires rappellent donc à quel point l’inventivité des ingénieurs est l’un des principaux moteurs du progrès. Et si peu de génies connaissent la célébrité, leurs recherches et leurs créations, elles, restent. Et inspirent les ingénieurs d’aujourd’hui et de demain.

* La publication en français ne date que de 2014.