20/04/2018

Inventeurs de garage, mythe ou réalité ?

De préoccupations purement pratiques à un storytelling assumé, le mythe de l'inventeur de garage a la vie dure. Et si derrière l'image d'Épinal se cachait une nouvelle vision décomplexée de l'innovation ?

Inventeurs de garage, Incrediblengineers Assystem

1938, Palo Alto, Californie. William Hewlett et David Packard, deux ingénieurs visionnaires, s’installent dans le garage sans prétention accolé à la maison de ce dernier pour y perfectionner tranquillement leurs créations. Un an plus tard, le 1er janvier 1939, ils officialisent la création de leur entreprise d’électronique Hewlett-Packard, plus connue sous l’abréviation HP. Le fameux garage sera quant à lui classé en 1987 comme « Site Historique Californien ». L’endroit est depuis considéré comme le lieu de naissance officiel de la Silicon Valley.

Une invention de garage qui en appela de nombreuses autres : Mattel, Apple, Google, Amazon, Harley-Davidson, toutes ces entreprises et leurs inventions sont nées dans un garage, au beau milieu d’un joyeux capharnaüm. Pour Gérard Piouffre, auteur de l’ouvrage Les grandes inventions (First éditions, 2013), ce mythe si tenace est l’illustration d’une nécessité inhérente à l’innovation : un environnement propice à la création. « Le savant isolé qui fait fortune en créant un appareil inédit dans son garage est un mythe qui fait toujours rêver. En réalité, un inventeur ne travaille pas pour faire fortune, mais parce qu’il est confronté à un problème irritant qu’il ne peut contourner. Il s’isolera des autres pour réfléchir tranquillement à la mise au point de ses découvertes, sans que personne ne lui dise « c’est impossible » ».

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Un lieu propice à l’innovation

Le garage et ses cousins caves ou greniers sont donc avant tout un cocon où les ingénieurs peuvent laisser libre cours à leurs idées, seuls face à leurs intuitions. « Jusque vers le milieu du XIXe siècle, les grandes inventions ont été le fruit d’individus isolés, travaillant souvent à domicile, le garage n’étant apparu qu’avec l’invention de l’automobile en 1891, précise Gérard Piouffre. Par la suite, les inventeurs se sont regroupés et les entreprises ont consacré une part, souvent importante, de leur budget à la recherche. Mais le bricoleur de génie existe toujours et ses découvertes débouchent parfois sur des succès commerciaux, comme en témoignent les nombreuses innovations présentées chaque année au concours Lépine de la Foire de Paris. » À l’image d’Alexandre Defromont, un pompier de 34 ans qui a remporté le prix du président de la République du concours Lépine en 2017 pour avoir imaginé un dispositif permettant de géolocaliser les lieux d’intervention et de fournir des données médicales sur la personne à secourir aux pompiers. « Je suis resté un an tout seul au fond de mon garage pour mettre au point un prototype » déclarait cet autodidacte à la presse en recevant son prix.

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De garage inventor à milliardaire

S’il y a bien un domaine garagophile, c’est l’informatique. Sur les GAFA actuels, trois sont nés dans un garage : Google en 1998, Apple en 1976 et Amazon en 1994. Seul Facebook fait exception à la règle, Mark Zuckerberg ayant conçu son réseau social dans sa chambre étudiante à Harvard en 2004. Autre entreprise ayant fait ses premiers pas dans un vulgaire abri à voitures : Microsoft. « L’Américain Bill Gates est souvent cité en exemple. Il a débuté sa carrière dans la programmation dès l’âge de 13 ans et il a poursuivi ses travaux à Harvard, qu’il a rejoint en 1973. Deux ans plus tard, il s’est entièrement consacré à Microsoft, une start-up qu’il a créée avec son ami Paul Allen, dans le garage familial. En mars 1986, cette société est entrée au Nasdaq et a atteint rapidement l’une des premières places du marché boursier. Aujourd’hui, Bill Gates est milliardaire », résume Gérard Piouffre pour qui l’informatique se prête particulièrement à ce mythe du garage pour des raisons pratico-pratiques : « Point n’est besoin d’un vaste espace pour développer une nouvelle application à installer sur son smartphone ou un logiciel pour ordinateur de bureau. » Une philosophie de l’innovation à moindre coûts -ou du moins nécessitant moins de moyens au cours du stade de conceptualisation- qui a fortement inspiré les startupers et autres makers.

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Une nouvelle approche de l’innovation

Les makers ont en effet développé leur force d’innovation à grands coups de bricole intuitive. Face à un problème, ils puisent dans leurs connaissances et les outils à leur disposition pour imaginer une solution viable. Avec eux est apparue une nouvelle conception de l’invention, un permis de créer quels que soient les antécédents ou les moyens. Certes, les makers et les startupers squattent aujourd’hui des labos hyper perfectionnés. Mais après tout, que sont ces fameux Fab Lab, si ce n’est des versions upgradées du garage à la papa. Imprimante 3D, découpeuse laser, fraiseuse numérique, scanners 3D … Plus de 1000 Fab Lab fleurissent aujourd’hui à travers le monde. Les outils mis à disposition des bricoleurs-ingénieurs ouvrent le champ des possibles et les hackatons régulièrement organisés misent tout sur cette émulation de l’innovation démocratisée. « Concevoir et lancer un nouveau type de fusée spatiale demande des moyens importants qui ne sont pas à la portée du premier venu, mais les drones civils, par exemple, doivent beaucoup aux aéromodélistes. Leur succès a été rendu possible grâce à des smartphones, équipés de gyroscopes et de capteurs, détaille Gérard Piouffre. Aujourd’hui, chacun peut piloter intuitivement ces engins et à travers cet exemple, on voit que de petites équipes ou même des individus isolés peuvent encore concevoir des inventions qui nous changeront la vie. »

Autre outil permettant cette ingénierie de garage, la démocratisation des campagnes de financement participatif. Des centaines de plateformes dédiées au crowdfunding pullulent sur le web et proposent des dizaines nouveaux projets par jour. Parmi les piliers du secteur, se classent Kickstarter, KissKissBankBank ou Ulule. Une aubaine pour des inventeurs soucieux de commercialiser ou de perfectionner leurs inventions, mais qui n’ont pas forcément les moyens de passer par un circuit classique. De nombreuses inventions ont ainsi émergé grâce à des campagnes de crowdfunding. Des potagers connectés aux télécommandes universelles en passant par les vélos aux roues lumineuses ou les portefeuilles/chargeurs de portable … la liste est longue et les champs explorés multiples.

« Un pur prototype de garage »

Guillaume Rolland, fondateur de SensorWake a justement eu recours à plusieurs campagnes de crowdfunding pour financer la création à grande échelle de son réveil olfactif. Depuis, son invention bricolée dans le garage de ses parents est commercialisée dans toute l’Europe. « J’ai conçu la première version au lycée. C’était un pur prototype de garage, une invention faites de bric et de broc », se remémore celui qui a depuis exposé son invention au CES de Las Vegas où il a décroché le prix de l’innovation en 2016. « J’adorais bidouiller depuis tout petit. Je squattais le garage de mes parents, car c’était la pièce qui se prêtait le mieux à mes expérimentations, explique cet inventeur de 21 ans. J’y avais assez de place pour m’étaler, faire des saletés, faire du bruit sans que cela ne dérange qui que ce soit … Je pouvais aussi emprunter les outils de mes parents, et stocker mes composants de récupération que je glanais quand je démontais des jouets ou des appareils électroménagers. » C’est cette débrouille et son imagination qui lui valent d’être choisi en 2014 -il n’a alors que 18 ans- pour intégrer le Google Science Fair, un programme d’ingénierie destiné aux 13-18 ans, piloté par les équipes Innovation et Recherche de la firme multimillionnaire.

Une opportunité en or qui lui ouvrit les portes du monde très select des entrepreneurs en vue. Un beau succès qui n’empêche pas Guillaume Rolland de, parfois, revenir aux sources : « Aujourd’hui, même si c’est plus rare, il peut encore m’arriver de bûcher dans mon garage, surtout au stade de conception, d’expérimentation, au tout début d’un projet, lorsque l’idée germe » confie-t-il en précisant toutefois que si travailler dans un garage reste avant tout une démarche pratique, le mythe du garage aide à construire un storytelling vendeur pour un produit. « Parler d’une invention née dans un laboratoire hyper perfectionné et aseptisé de Taiwan fait moins rêver que d’imaginer un Monsieur tout le monde mettre au point l’invention qui va révolutionner nos vies au fin fond de son propre garage. »

Un imaginaire qui fait toujours autant rêver

Car ce mythe du garage est une habile manière de mythifier son invention, de lui donner une certaine noblesse, de l’inscrire dans les traces d’Apple, Google et les autres. Un storytelling qui peut s’avérer très utile pour vendre sa success story au public. Jeff Baezos, fondateur d’Amazon, l’avait bien compris. Selon la rumeur, le créateur du plus grand site de vente en ligne aurait tenu à louer un pavillon en banlieue californienne plutôt que de s’installer dans des bureaux plus conventionnels. La raison ? Il voulait pouvoir crier haut et fort que son entreprise était née dans un garage. Une communication qui puise ses sources dans le mythe bien américain du self-made-man, cet individu qui, parti de rien, arrive au sommet.

Un imaginaire entretenu par la littérature, le cinéma ou les séries télé, qui font encore rêver les apprentis ingénieurs croisés devant une célèbre école parisienne : « Petite, j’adorais les comics et bande dessinée, et je me voyais déjà inventer toute sorte d’appareils farfelus mais indispensables à notre quotidien façon Géo Trouvetou ou dans un style plus technologique, Iron Man, s’amuse Émilie, 19 ans. C’est cliché, mais c’est vrai … » L’image du savant fou reclus dans son garage, s’activant sur ses gadgets suscite aujourd’hui encore de nombreuses vocations, à l’image d’Arthur, 23 ans : « J’ai voulu devenir ingénieur pour rendre service, trouver des solutions à des problèmes, mais aussi dépasser les contraintes technologiques de l’époque, faire avancer la science, explique-t-il. On a tous un jour rêvé, en jouant les MacGyver dans la cave ou le garage familial, d’inventer une voiture volante, un téléporteur ou une machine à explorer le temps. C’est de l’ordre du fantasme irréaliste, mais après tout un ingénieur est avant tout un rêveur. Il rêve et ensuite, il se débrouille comme il peut pour donner corps à son rêve. » Que ce soit dans un labo ou dans un garage.

Assystem en collaboration avec Sylex - Id
Publié par :
Assystem en collaboration avec Sylex - Id

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